Agriculture et famille sont deux termes que le XX e siècle a accolés comme une évidence, comme si de tout temps l’activité agricole avait relevé exclusivement du travail familial.
C’était oublier d’autres formes empruntées par la production agricole et sa modernisation, notamment le rôle des monastères au Moyen Âge ou du salariat depuis la seconde guerre mondiale.
Une construction républicaine C’est dans le même temps oublier le caractère historique de la naissance de l’agriculture familiale à la française. L’on pourrait dater cette émergence de 1881, date de la création par Gambetta du ministère de l’agriculture ; il s’agissait pour Gambetta de « faire chausser aux paysans les sabots de la République » car, disait-il, « lorsqu’ils les auront chaussés, la République sera invincible ».
Dans cette perspective, Gambetta voulut faire du métayer affranchi du lien de subordination au propriétaire foncier un petit propriétaire capable de subvenir aux besoins de sa famille. Patriarcale, patrimoniale, patriotique, telles étaient les caractéristiques de cette agriculture familiale républicaine, l’accumulation et la sauvegarde du patrimoine devenant dans ce projet l’objectif premier au regard du développement de la production.
La revendication moderne Dans la seconde moitié du XX e siècle, cette agriculture familiale qui faisait vivre « au même pot et au même feu » plusieurs générations d’une famille très élargie se transforme brutalement en une agriculture à deux unités travail-homme, c’est-à-dire en réalité en une agriculture de couple.
En voulant voir dans la terre non plus seulement un patrimoine mais un outil de travail et dans l’activité agricole non plus seulement un destin mais un métier, les jeunes agriculteurs de l’après seconde guerre mondiale ont conquis une autonomie sociale qui a d’abord été celle de leur couple.
Cette conquête s’est vite érigée en modèle, en permettant à la France de devenir la première puissance agricole européenne.
La fin du XX e siècle et le début du XXI e siècle voient surgir une agriculture dont le capital demeure familial. Elle est toutefois de plus en plus solitaire. En effet, le monde agricole est la catégorie socio-professionnelle qui connaît le taux de célibat le plus élevé. Le modèle du couple agricole est confronté de plus à la revendication moderne de l’autonomie de l’individu.
Ainsi donc, en un siècle, si l’agriculture et la famille n’ont pas cessé de se rencontrer, c’est bien sur des modes radicalement distincts que ces deux réalités se sont alliées.
Bertrand Hervieu |
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